Une notion aussi courante que difficile à cerner… Nous la ressentons aussi fortement qu’on a du mal à la définir, tant elle dépend des personnes et des circonstances. La dignité n’est pas, au sens strict, une notion juridique, ni abstraite : elle surgit plus facilement comme une intuition lorsqu’on ressent qu’un acte ou une parole est « contraire à la dignité humaine » …
Elle suggère pour le moins l’exigence de respect de l’individu, au-delà de toute forme de pouvoir, et exigible de tous les pouvoirs. On ne peut pas faire n’importe quoi avec un être humain : humilier quelqu’un, sous quelque forme que ce soit, par qui que ce soit, c’est porter atteinte à sa dignité.
Sans pouvoir donner une définition unique (trop restrictive), on peut utiliser certains éclairages, sans prétendre en faire le tour :
La Charte européenne des droits de l’homme déclare la dignité humaine comme inviolable, au sens du droit à la vie, à l’intégrité physique et psychologique, au respect des opinions, à l’interdiction de la torture, de la peine de mort et autres traitements dégradants.
Pour le philosophe allemand E. Kant, l’être humain est unique et irremplaçable : (…) L’homme est au-dessus de tout prix ; car à ce point de vue, il ne peut être regardé comme un moyen pour les fins d’autrui, (…) mais comme une fin en soi (…) Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. («Fondement de la Métaphysique des mœurs »)
Pour le Comité International de la Croix-Rouge, c’est l’essence même de l’identité humaine (Glossaire « Explorons le Droit Humanitaire ») : Dignité humaine (non juridique) : valeur humaine réelle d’une personne ; définition universelle applicable à toute personne, sans distinction, notamment, de race, de couleur, de sexe, de langue, de nationalité, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, de fortune, de naissance, ou d’origine ethnique ou sociale. » – (Glossaire : Explorons le Droit Humanitaire).
Bruno Bettelheim, rescapé des camps nazis, en témoigne en ces termes : « Les prisonniers se rendaient compte qu’ils conservaient la dernière, sinon la plus grande des libertés : choisir leur attitude dans n’importe quelle circonstance. (…) Conserver la liberté de choisir son attitude dans une situation extrême, même si, apparemment, on n’avait aucune possibilité d’agir sur elle. »
Pour Albert Camus, c’est la capacité de se révolter : » De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme, la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. » (« Le Mythe de Sisyphe »)
Pour Mireille Delmas-Marty, c’est ce qui permet à un être humain de se dire : » Il y a négation de l’humain non seulement là où il y a atteinte à la vie, mais là où, sous une forme ou sous une autre, il y a atteinte intentionnelle à ce qu’on appelle la dignité humaine, c’est à dire ce qui permet à un être humain de se faire valoir comme être de sang, de s’élever au-delà de sa réalité simplement biologique, de prononcer une parole qu’il puisse vraiment assumer, en laquelle il puisse vraiment se dire.» – ( » Le crime contre l’humanité »)
Pour l’ONG française « Aide à toute détresse », le respect de la dignité humaine réside dans la pratique de la solidarité active : « Traditionnellement, le « pauvre » est simplement celui qui ne peut pas donner de contrepartie, celui qui reçoit toujours sans espoir de réciprocité ; c’est pour lui donner la dignité de la réciprocité que l’action sociale a reçu pour mission de l’éduquer, de l’amener aux savoirs, aux savoirs faire communs à une société pour qu’il puisse jouer le jeu social… L’insertion des plus pauvres rénove la citoyenneté de tous. »
La dignité humaine est définie comme imprescriptible : ce qui ne peut pas être supprimé, ce que le temps ne peut abolir. (Dict.) Elle garantit la protection de la personne dans l’exercice de ses droits et devoirs, sans qu’il lui soit nécessaire de se justifier.
Personne ne peut perdre sa dignité, ni l’accorder, ni la transmettre ou la retirer, ni même la rendre, puisqu’elle est innée, et inhérente tout au long de la vie, du fait d’appartenir à l’espèce humaine. Le seul et unique débat possible sur la dignité est donc de savoir si – et comment – elle est respectée ou non.
Le respect de la dignité d’un être humain peut s’apprécier selon quatre critères inséparables :
– son intégrité : protection de sa vie publique et privée, respect des liberté fondamentales, confidentialité de ses données personnelles, etc ;
– son autonomie : faire des choix selon ses capacités et ses valeurs, agir de manière individuelle et souveraine, dans les limites du droit) : « La volonté humaine est une part importante de la dignité humaine. Être forcé d’agir contre sa volonté avilit l’esprit de l’homme. » (Conseil œcuménique des Églises)
– son identité culturelle : « L‘expression identité culturelle est comprise comme l’ensemble des références culturelles par lequel une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité. » Patrice Meyer-Bisch / Déclaration de Fribourg – 2017)
– sa vulnérabilité : Tout être humain vivant peut se trouver en situation de fragilité (handicap, maladie, discrimination, etc.) et ne pas pouvoir exercer son autonomie de décision et d’action : dans les relations sociales et dans ce que la société lui doit, sa dignité reste intacte, par principe.
Nous ne saurions rendre aux pauvres leur dignité, qu’ils n’ont nullement perdue, mais nous perdons la nôtre en ne les secourant pas. Leur dignité est un absolu. (Edmond Kaiser)