Un des arguments les plus utilisés pour contester l’universalité des droits humains est l’atteinte à la souveraineté des États. Imagine-t-on vraiment que les États, qui ont travaillé pendant huit décennies sur le chantier des droits humains vraiment universels, se sont naïvement trompés eux-mêmes sur le risque d’atteinte à leur propre souveraineté ?
La conception de la souveraineté à laquelle s’accrochent certains États date de 1642. Les traités dits de Westphalie ont établi le principe de la souveraineté des États-Nations : chaque État est une nation avec un système politique propre, sur un territoire limité par ses frontières, avec une population, une langue et une culture homogènes. A l’époque, ce schéma avait mis fin à d’incessants conflits sanglants entre pouvoirs féodaux, religieux, économiques, ou ethniques, qui s’enchevêtraient sans fin.
Cette conception restreinte de l’État-Nation ne doit pas, dans son principe, être remise en cause, mais être adaptée à de nouvelles réalités : tous les États sont multiculturels, confrontés aux migrations forcées par les guerres, aux catastrophes climatiques, aux risques de pandémie. Ils doivent faire face aussi aux réseaux terroristes et mafieux, aux trafics en tous genres, à la dérégulation économique mondiale, aux pouvoirs économiques des multinationales apatrides (parfois plus riches qu’eux), aux réseaux privés d’information devenus universels, etc.
Par la force des réalités modernes, la définition de la souveraineté est devenue plus complète et plus complexe, certains diront plus plastique. Aucun pays ne peut traiter ces réalités efficacement, sans se coordonner avec ses voisins, car dorénavant les pays voisins peuvent être aussi à l’autre bout de la planète.
Il y a désormais ce que j’appellerai la souveraineté solidaire, c’est-à-dire un État qui ne renonce pas à sa souveraineté, qui ne renonce pas à défendre les intérêts nationaux, mais qui défend aussi les biens communs de l’humanité, et cela me paraît inéluctable dans la mesure où le monde est devenu interdépendant. Un État ne peut plus prétendre être totalement indépendant, et cette interdépendance appelle la solidarité – et chaque pays peut avoir besoin de la solidarité internationale. Mireille Delmas-Marty [1]
[1]– Mireille Delmas-Marty (Interview à la Radio Suisse Romande-La Première Tout un monde – 18.12.2018)
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(Cf. le livre « Des droits qui dérangent ? « , édité sur Amazon, en version digitale et en version papier : https://urlr.me/DHvmnJ )